« Ensauvagement, jeunes barbares, la France a peur, le trafic de drogue est partout, racailles, guerre de gangs, dé-civilisation, la sécurité est la première des libertés …. »

Nous sommes inondés tous les jours (en particulier par les responsables politiques gouvernementaux et d’extrême-droite, relayés par les médias dominants, mais aussi par une presse locale monopoliste et sensationnaliste) sous ces discours s’appuyant sur des faits divers.

Des faits divers qui non seulement font diversion, mais aussi servent un projet politique : la droite et l’extrême-droite se présentent comme les garants de l’ordre et ont donc tout intérêt à exploiter à leur profit les chiffres de la délinquance, alors même que (pour la droite du moins) ils sont au pouvoir depuis des décennies et pourraient légitimement être tenus comme légèrement responsables des problèmes qu’ils dénoncent à grands cris…

Ces jours-ci, un syndicat de police n’hésite pas à appeler la population à manifester pour réclamer une justice moins laxiste, alors que les peines n’ont jamais été aussi lourdes et les prisons aussi pleines !

DISCOURS ET REALITE

Mais qu’en est-il en réalité ?

Depuis de nombreuses années, les chiffres de la délinquance en France montrent une grande stabilité : ainsi en 2024 la plupart des indicateurs sont légèrement en baisse (de 2 à 3%) par rapport à l’année précédente, en particulier les vols et cambriolages. D’après les chiffres provisoires de 2025, ceux-ci sont encore en baisse sensible.

Les deux chiffres en augmentation notable sont l’usage (+6%) et le trafic de stupéfiants (+8%), ainsi que les violences contre les personnes, en particulier les violences sexuelles (+8%).

Cette augmentation est probablement due à une intensification des contrôles policiers (dans le cadre notamment du dispositif sécuritaire mis en place pendant les Jeux Olympiques et la mise en place dune amende forfaitaire délictuelle) dans le premier cas, et par une libération progressive de la parole des femmes dans la dénonciation des violences sexuelles dans le deuxième cas.

Les enquêtes de victimation(1), beaucoup plus fiables et complètes que les statistiques policières, confirment cette grande stabilité dans les chiffres de la délinquance.

Maintenant, essayons de mesurer l’impact de la délinquance par rapport à d’autres phénomènes sociaux. Prenons le cas des homicides : en 2025, 982 personnes en ont été victimes. Cela représente un taux de 1,4 pour 100 000, très voisin des autres pays européens, bien inférieur par exemple au taux des Etats-Unis (de 6,6 pour 100 000).

En comparaison, au cours l’année 2024 (dernière année disponible), on a recensé 764 morts au travail (1297 si on compte les décès survenus au cours des trajets domicile/travail), soit un taux de 6,3 pour 100 000 travailleurs.

Et 912 personnes sans domicile fixe, en 2024, sont mortes dans la rue, en hausse de 16% par rapport à 2023…

La couverture médiatique de ces deux dernières statistiques est bien plus modeste que celle des homicides, ce sont pourtant des morts bien plus facilement évitables.

Mais qu’attendre d’un pouvoir qui supprime en masse des inspecteurs du travail et qui ne pense qu’à « alléger » les normes et contraintes « pesant » sur l’entreprise, qu’attendre d’un président qui n’a cessé de mentir sur son engagement pour les sans-abri ?

Qu’attendre d’un gouvernement dont un des ministres (Kasbarian) s’enorgueillit « d’assumer ce record d’expulsions. On devrait même aller plus loin dans le respect de la propriété privée et la rapidité des expulsions » !?

Et qu’attendre d’une extrême-droite qui méprise à la fois les classes populaires et les publics précaires en difficulté, et ne rêve que de couper dans les prestations de solidarité ?

INSECURITE RESSENTIE ET INSECURITE SOCIALE

Les dépenses de police ont augmenté de 35% en 25 ans (contre 18% pour l’éducation) ; les effectifs sont passés de 200 000 environ en 1995 à 280 000 en 2025, et on ne constate pas de corrélation entre l’augmentation des budgets et des effectifs et une baisse de la criminalité. En réalité, « le remplacement de l’enseignant par le policier se poursuit à grande vitesse » (Paul Rocher), sans que grand monde n’y trouve à redire.

En revanche, la corrélation entre hausse des inégalités et hausse de la délinquance a été démontrée dans de nombreuses études universitaires et économiques.

Chaque entaille de canif, chaque coup de couteau, chaque attaque de tronçonneuse dans notre système de protection sociale ne pourra qu’amener misère économique, frustrations et absence d’opportunités d’ascension sociale par le travail.

L’insécurité sociale est mère de l’insécurité, aucune répression ne pourra y remédier.

Il est inutile d’augmenter les effectifs de police (ils n’ont jamais été aussi importants), d’incarcérer toujours plus de personnes dans des lieux indignes et condamnés par les instances internationales, sans revenir d’abord sur les politiques néo-libérales de destruction des services publics et des filets de sécurité.

Comme le dit le sociologue Laurent Bonelli, « la sécurité policière progresse là où la sécurité sociale et juridique reculent. »

LA JEUNESSE, CIBLE ET VICTIME

L’attention se focalise actuellement sur deux sujets : la violence supposée de la jeunesse et la guerre contre le narco-trafic.

On s’inquiète beaucoup de la violence qui atteindrait un niveau inédit dans la jeunesse : mais qui se pose la question : pourquoi ?

Quel exemple est donné par les « élites » nationales censées servir de modèle aux esprits en formation ?

Un ancien président de la république condamné en première instance pour « association de malfaiteurs », des milliardaires qui échappent à l’impôt et pratiquent l’exil fiscal, des policiers qui font un usage disproportionné de la violence, tant dans les manifestations que dans les quartiers populaires, des influenceurs masculinistes qui répandent leur haine violente sur les réseaux sociaux, l’éloge de la force et l’impuissance de la justice internationale… le tout sur fond de crise climatique, de grande morosité économique et sociale, causes de graves troubles psychiques chez les adolescents, non traités par manque de soignants dans l’institution scolaire… sans oublier le caractère profondément inégalitaire de l’Ecole française qui ne parvient plus à corriger les différences sociales de naissance, perdue dans une course à la performance et une glorification de la compétition…

Et la « guerre contre le narco-trafic » ?

A l’époque (2) comme aujourd’hui, jeunesse et quartiers populaires sont à la fois les victimes de la drogue et de la guerre contre la drogue.

L’objectif principal pour lutter contre le narco-trafic serait de s’attaquer bien plus puissamment aux mécanismes de blanchiment d’argent qui permettent aux réseaux de prospérer.

POUR UNE VERITABLE SECURITE, LUTTER CONTRE LA PEUR

Ne soyons pas naïfs et ne tombons pas dans le piège : la mise à l’agenda du triptyque délinquance-immigration-islam a pour but de les relier, afin de servir le projet inégalitaire et répressif de l’extrême-droite.

Le projet, parfaitement cynique, est de maintenir un niveau de peur suffisant pour empêcher toute coalition des colères des classes populaires et intellectuelles, seul danger pour les pouvoirs conservateurs ou réactionnaires.

On orchestre et on attise ainsi une peur irrationnelle de l’étranger, une peur viscérale de la jeunesse, une peur insupportable de ce qu’on appelle les « cassos », c’est-à-dire les personnes en grande difficulté sociale ou financière…

En miroir, une part croissante de la population (jeunes, racisés, militants politiques et syndicaux) éprouve de la méfiance et de la crainte envers la police française, reconnue comme une des plus répressives et violentes d’Europe.

Il faut en finir avec cet engrenage délétère et mortifère. Ce qu’on doit attendre d’un pouvoir exécutif responsable, c’est qu’il commence par abandonner cette rhétorique guerrière et viriliste, inepte et totalement inefficace.

La société que nous devons construire est une société apaisée, juste, fraternelle.

Les moyens pour y parvenir ? Education, prévention, sensibilisation, médiation, dépénalisation, retour des services publics partout, refonte totale de l’institution carcérale et des forces de l’ordre.

Comme l’écrivait le grand écrivain italien Italo Calvino dans son roman « Le sentier des nids d’araignée » : « Arriver à ne plus avoir peur. Tel est le but ultime de l’homme. »

(1) Les enquêtes de victimation consistent à interroger la population sur les infractions dont elle a été victime, permettant ainsi de mesurer la prévalence et l’incidence de certaines atteintes aux personnes et aux biens, ainsi que la fréquence des plaintes déposées. Elles sont menées en France depuis 1986, les plus récentes portent sur environ 200 000 personnes.

(2) En réalité, la « guerre » contre la drogue commencée par l’administration Nixon en 1973 était un prétexte pour criminaliser les oppositions et les minorités ethniques. Dans une interview de 1994, John Erlichman (conseiller de Nixon et organisateur du Watergate) le confessait : l’objectif était de frapper la gauche opposée à la guerre du Vietnam et les afro-américains, en faisant en sorte que l’opinion publique associe les étudiants à la marijuana et les noirs à l’héroïne. « Nous pouvions arrêter leurs leaders, faire irruption dans leurs logements, interrompre leurs réunions et les diffamer soir après soir au journal du soir. Est-ce que nous savions que nous mentions sur le sujet de la drogue ? Bien sûr que nous le savions. » (source : Le Monde Diplomatique)

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