L’EXIL TOUJOURS RECOMMENCE

Didier Fassin et Anne-Claire Defossez

2024

Editions du Seuil, collection La couleur des Idées

Pendant cinq ans, les auteurs ont mené une enquête sociologique et ethnographique, à la frontière franco-italienne, plus précisément au col de Montgenèvre et dans la ville de Briançon. Cette « chronique de la frontière » analyse les particularités et les interactions des trois groupes concernés par les passages des exilés : les exilés eux-mêmes, les forces de l’ordre, les aidants qui portent assistance aux exilés, des deux côtés et plus spécifiquement côté français.

Le chapitre 1 (D’une migration l’autre) retrace l’historique de cette frontière, traditionnel point de passage entre France et Italie (ou Savoie), le progressif démantèlement de sa fermeture dans la deuxième moitié du XX° siècle (Union européenne, accords de Schengen) jusqu’à sa re fermeture à partir de 2015, à la suite des attentats de Paris et des « afflux » de réfugiés venant de Syrie.

Le chapitre 2 (Partir puisqu’il le faut) décrit les multiples causes de départ des exilés (guerres, persécutions, violences domestiques) et la responsabilité des pays occidentaux dans toutes ces crises (guerres américaines en Afghanistan et en Irak, néo-colonialisme et extractivisme des états européens, les accords de partenariat Europe/ Afrique qui normalisent la xénophobie…)

Dans le chapitre 3 (Des routes qui ne disent pas leur destination), sont présentés les différents parcours des exilés (traversée du Sahara et de la Méditerranée, route des Balkans), et sont pointés le rôle criminel de la Grèce et de la Croatie comme gendarmes extérieurs de l’Europe, l’hypocrisie et l’inhumanité des politiques européennes. A noter que de nombreux maghrébins voyagent désormais en avion jusqu’en Turquie pour passer par la route des Balkans, supposée moins mortelle.

Le chapitre 4 (Une frontière qu’on outrepasse) décrit les passages de la frontière au col de Montgenèvre par les exilés. La fermeture de la frontière oblige les passages des individus isolés, en groupe ou en famille de plus en plus risqués : de nuit, dans le froid, hors des sentiers balisés, à la merci d’une interception des forces de l’ordre, avec l’aide parfois des volontaires en maraude. Les exilés reconduits à la frontière italienne recommencent sans cesse et parviennent toujours à passer.

Le chapitre 5 (L’exercice de la force publique) raconte les procédures souvent illégales utilisées par les forces de l’ordre pour se conformer à la politique du chiffre exigée par les ministres successifs : non enregistrement des demandes d’asile, brutalités physiques (rarement) ou psychologiques, harcèlement des volontaires, non reconnaissance de la minorité d’âge, destruction de papiers d’identité, et même vol d’argent des exilés. Elles sont aidées par les préfets, les dénonciateurs, mais aussi la justice qui, dans le cas des policiers voleurs d’argent, les condamne à des peines très légères avant de les relaxer en appel, le même jour où elle condamne à des peines de prison ferme des exilés obligés de dealer un peu de drogue. Toutefois, quelques policiers témoignent anonymement de leur humanité.

Dans le chapitre 6 (Des ponts par-dessus les murs), on lit les efforts des volontaires (d’abord locaux, puis nationaux) pour aider au passage et à la mise à l’abri des exilés. Un petit refuge au départ, un grand ensuite, souvent saturé, des conflits de stratégie entre les anciens et les nouveaux (plus politiques), unis en revanche contre les pouvoirs publics et les identitaires. Aucun problème de sécurité publique n’est relevé dans la ville de Briançon, contrairement aux rumeurs mensongères répandues par l’extrême droite.

Le chapitre 7 (La mort en ce vallon) raconte les décès d’exilés lors du passage de la frontière, froid, chute, noyade, la plupart du temps à l’issue de poursuites par les soi-disantes forces de l’ordre, en réalité des criminels.

Grand livre scientifique, très bien écrit, d’une clarté et d’une précision exemplaires. Les auteurs ne cachent pas leur engagement humaniste mais écoutent tout le monde, passent des témoignages bouleversants, afin de dresser un tableau à la fois désespérant (bêtise et inhumanité du pouvoir) et réconfortant (action des bénévoles).

En 2023, le nombre de demandeurs d’asile acceptés en France est d’environ 40 000, soit 0,06% de la population française…

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