LE CAPITALISME EST UN CANNIBALISME
Nancy Fraser – 2022
Editions AGONE, collection CONTRE-FEUX
Dans cet ouvrage important, la philosophe américaine Nancy Fraser nous invite à réfléchir à la véritable nature du capitalisme, au-delà des aspects purement économiques auxquels il est le plus souvent circonscrit par la théorie marxiste traditionnelle.
Ce système, qui promeut la propriété privée et l’accumulation de valeurs, est en réalité rendu possible par quatre conditions d’arrière-plan : la reproduction sociale, l’environnement, le pouvoir politique et l’apport continu de richesses confisquées aux populations racisées.
Le capitalisme est ainsi étroitement imbriqué avec la domination de genre, la dégradation écologique, l’oppression raciale-impériale et la domination politique, le tout conjugué à sa dynamique structurelle fondée sur l’exploitation de la main d’oeuvre.
« Le capitalisme n’est pas une économie, c’est un type de société dans laquelle un espace d’activités et de relations économiques est délimité et séparé d’autres espaces non économiques, dont le système dépend sans le reconnaître ».
Exploitation et expropriation forment des dimensions profondément entrelacées d’un seul et même système capitaliste mondial. Et la division entre les deux correspond à ce qu’on peut appeler « la ligne de couleur ». En somme, l’expropriation des « autres » racisés constitue une condition nécessaire à l’exploitation des « travailleurs »
Quatre régimes d’accumulation se sont succédés : le capitalisme mercantile (XVI-XVIII°), le capitalisme libéral-colonial (XIX-début XX°), le capitalisme monopolistique géré par l’Etat (XX° siècle après 1945), et le capitalisme mondialisé et financiarisé. Dans chaque cas, les conditions politiques nécessaires à l’économie capitaliste ont pris une forme institutionnelle différente.
A chaque fois, l’accumulation « dépend dans une large mesure des pouvoirs publics pour garantir les droits de propriété, faire respecter les contrats et trancher les litiges ; pour réprimer les rébellions, maintenir l’ordre et gérer les dissensions ; pour soutenir les régimes monétaires qui sont la chair et le sang du capital ; pour prendre des mesures en vue de prévenir ou de gérer les crises ; enfin, pour codifier et appliquer les hiérarchies de statut officielles, comme celles qui distinguent les citoyens des « étrangers », et officieuses, comme celles qui distinguent les travailleurs libres et exploitables, qui ont le droit de vendre leur force de travail, des « autres » dépendants et expropriables, dont les biens et les personnes peuvent tout bonnement être saisis. »
Le capitalisme, en soumettant toujours plus d’aspects de la vie sociale à la « loi du marché », empêche toute prise de décision véritablement démocratique, collective, respectueuse des besoins essentiels.
L’approche marxiste impute trois grands méfaits au capitalisme : l’injustice, au sens de l’exploitation de classe ; l’irrationalité, au sens de la propension aux crises économiques ; la restriction des libertés, au sens où cette démocratie est faussée par l’inégalité sociale et le pouvoir de classe. Selon l’autrice, cette approche est juste mais incomplète, car elle ne prend pas en compte toutes sortes d’injustices, d’aberrations et de dénis de liberté non économiques, qui en sont également constitutifs (inégalités de genre, de race, injustice envers la nature et les générations futures,etc…).
Quant au déficit démocratique inhérent au capitalisme, il apparaît lui aussi beaucoup plus important quand on élargit le point de vue sur le système social : « Dès lors que la production est confiée à des entreprises privées, ce n’est pas nous, mais la classe des capitalistes qui contrôle notre relation à la nature et le destin de la planète. De même, c’est elle qui détermine es contours de nos vies professionnelles et extra-professionnelles, en décidant à quoi nous devons consacrer notre énergie et notre temps, comment nous envisageons et satisfaisons nos besoins. Enfin, en autorisant l’appropriation privée du surplus de la société, l’interconnexion entre économie et gouvernance donne aux capitalistes le droit d’infléchir le cours du développement de cette société et, par conséquent, de façonner notre avenir. Ce sont des investisseurs prêts à tout pour le profit qui en décident dans notre dos. Loin de se cannibaliser tout seul, le capitalisme nous cannibalise aussi, en dévorant notre liberté collective de décider ensemble de notre mode de vie. Pour surmonter cette forme de cannibalisation, le socialisme doit élargir le champ de l’autonomie politique démocratique bien au-delà de ses dérisoires limites actuelles. »
Le cannibalisme du capitalisme s’incarne donc dans : la destruction des forces de reproduction de la force de travail (par la destruction des services publics et la non-reconnaissance du travail domestique), l’exploitation sans reconstitution des ressources naturelles, la destruction du lien politique entre classes dominantes et peuple subalterne, le maintien d’un racisme structurel de type néo-colonial.
« Si le socialisme entend remédier à tous les méfaits du capitalisme, il a du pain sur la planche. Il lui faut inventer un nouvel ordre sociétal qui mette fin « non seulement » à la domination de classe, mais aussi aux asymétries de genre et de sexe, à l’oppression ethno-raciale-impériale et à la domination politique à tous les niveaux. De même, il doit désinstitutionnaliser les multiples tendances aux crises : pas « seulement » économiques et financières, mais aussi écologiques, socio-reproductives et politiques. Enfin, un socialisme du XXI° siècle ne saurait se concevoir sans une considérable extension du champ de la démocratie : il ne s’agit pas de démocratiser « seulement » la prise de décision dans un espace « politique » prédéfini, mais, bien plus en profondeur, les structures mêmes du « politique », sa définition et ses limites. »
Ce livre, dans son analyse implacable, actualise et élargit la critique marxiste à notre monde. Il fournit ainsi les bases à l’action politique éco-socialiste et au combat pour un autre monde, qui se joue donc de manière inextricable sur les plans économiques, du genre, de la ligne de couleur, de la défense du milieu naturel, de la démocratie profonde. Cette nouvelle crise du capitalisme, qui constitue sans doute phase de sortie du capitalisme financiarisé, peut déboucher vers le mieux (le socialisme) ou le pire (un capitalisme techno-féodal d’ordre fasciste, ou un néo-capitalisme d’Etat autoritaire et mercantile de type chinois).
Bref, nous avons le choix, socialisme ou barbarie.