Extrême-droite : la résistible ascension – Collectif (2024)
Livre édité par l’Institut La Boétie, coordonné par Ugo Palheta – Editions Amsterdam
Préface de Johann Chapoutot.
UNE EXTREME-DROITE A L’OFFENSIVE
La première partie de l’ouvrage détaille les raisons de la progression électorale de l’extrême-droite, basée sur une stratégie de conquête du pouvoir et une convergence des blocs.
On assiste à un affaiblissement progressif et continu du bloc bourgeois, à une convergence entre le bloc bourgeois et le bloc d’extrême-droite sur la défense du néolibéralisme, l’extrême-droite s’inscrivant dans le paradigme dominant et devenant le dernier rempart du néolibéralisme ( voir le gouvernement Barnier toléré/soutenu par le RN, et plus récemment les tractations engagées par Bayrou et Lecornu).
Sur le plan électoral, les groupes populaires ne votent pas tant que ça pour le RN (c’est l’abstention ou le vote LFI qui domine). Les fractures territoriales et idéologiques sont au fondement du vote populaire pour le RN, les électeurs votant déjà à droite se radicalisent et préfèrent désormais l’extrême-droite, les électeurs du RN sont sur des positions antagonistes aux valeurs de gauche (la « valeur travail », le « mérite », le mépris pour les « assistés »…).
Les électeurs d’extrême-droite sont en majorité issus des petites classes moyennes, possédant un faible capital culturel et un capital économique convenable voire conséquent, mais ayant peur de le perdre en raison des difficultés économiques. Ils ne voient aucune alternative au système capitaliste, n’envisagent aucunement une possibilité de dévier ou de sortir du néolibéralisme et ne voient comme action politique possible pour la défense de leurs intérêts que la lutte contre l’immigration et les aides sociales, aidés en cela par un fond raciste soigneusement entretenu. Leur critique du « haut » social ne vise pas le patronat, considéré comme créateur de richesses, mais les classes intellectuelles, comme une revanche de leur sentiment d’infériorité lié à leur parcours scolaire médiocre.
Si l’on regarde autour de nous, l’exemple italien est éclairant :
L’accession au pouvoir des héritiers du fascisme s’est effectuée au terme d’un long parcours passant par une participation minoritaire aux gouvernements Berlusconi. Leur succès est pourtant à relativiser, le bloc des droites ne progresse pas, mais des transferts de voix en son sein en faveur de l’extrême-droite (Lega d’abord, puis Fratelli d’Italia, qui a surtout bénéficié de son opposition au gouvernement Draghi). Le choix de l’atlantisme par Meloni lui permet d’être soutenue par l’UE et le patronat. Dépolitisation et production massive de « passions tristes » organisent la « révolution passive » à l’oeuvre, au sens gramscien.
LES COMBATS CULTURELS DE L’EXTREME-DROITE
La deuxième partie du livre établit un panorama des combats culturels de l’extrême-droite, dans sa tentative de mettre au pas la société.
Il existe un consensus xénophobe en France depuis les années 1980 en parallèle à la montée du vote FN/RN (l’immigration est un problème, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, le bruit et l’odeur…), reportée sur l’islamophobie après les attentats des années 1990 et de 2015. Il faut insister sur la centralité du racisme dans l’idéologie et l’ascension du FN/RN, accompagné par le masquage de l’antisémitisme bien qu’il demeure présent dans leur idéologie, le macronisme a par ailleurs joué un rôle non négligeable dans l’expansion de ce racisme.
Après l’influence du mouvement La Manif pour tous, puis plus récemment les offensives anti-trans et la rhétorique transphobe des femmes de droite, la cause des femmes est instrumentalisée par l’extrême-droite pour développer le racisme et l’islamophobie (un féminicide ne sera monté en épingle que si il est commis par un racisé, pas par un blanc, qui en commettent pourtant 90%). L’éducation est aussi la cible d’une offensive réactionnaire (lutte contre les ABCD de l’égalité, groupes de parents vigilants, attaques sur les réseaux sociaux…).
Le fémonationalisme constitue une convergence entre des acteurs.rices traditionnellement opposé.es (stigmatisation des musulmans, dévoiement de la laïcité : foulard, abaya, etc…), il se présente comme une appropriation du féminisme, les « féministes identitaires » s’opposent à l’intersectionnalité, mettent en avant le privilège moral de l’Occident en matière d’égalité de genre (versus les sociétés musulmanes essentiellement), en racialisant le sexisme (cf plus haut).
Les contraintes économiques pesant sur le journalisme alimentent l’inflation des faits divers (journalisme de préfecture moins cher à produire que des enquêtes sérieuses), ainsi les faits divers font diversion (Bourdieu). L’émergence des chaînes d’info en continu et leur modèle low cost de plateaux bavards favorise la présence de nombreux invités d’extrême-droite. Les Identitaires usent du scandale pour produire une hégémonie culturelle, l’appétit des médias pour les faits divers et les polémiques est une énorme opportunité pour l’extrême-droite.
La création de l’écologie d’extrême-droite remonte à la Nouvelle Droite (Alain De Benoist) dans les années 1970/80, se présentant « ni de droite ni de gauche » : elle s’est cristallisée dans l’élaboration métapolitique d’une écologie ethnodifférentialiste, d’une écologie dite intégrale : elle vise par le succès d’une formule, par la faiblesse du concept, de proposer contre l’écologie punitive une écologie « de bon sens » et enracinée ( c’est en réalité l’ultime mutation d’un discours climatosceptique à la française).
LES ALLIES DE L’EXTREME-DROITE
Dans la troisième partie, les auteurs s’intéressent aux réseaux tissés en complicité avec l’oligarchie, dans la perspective de sauvetage de l’ordre bourgeois.
La police est-ell extrême-droitisée ? Le point d’interrogation semble inutile. On constate la persistance du racisme dans la police depuis la période coloniale, une collaboration et une porosité entre syndicats de policiers et FN/RN, une lâcheté et une complaisance des gouvernements (droite et gauche), une militarisation de la police qui combat violemment mouvements sociaux, écologistes, et quartiers racisés.
De nouveaux pôles d’accumulation du capital (fonds de private equity, hedge funds, etc..) viennent au secours de l’extrême-droite, ils représentent un rempart des profits face à la dégradation des conditions du néolibéralisme, ils s’incarnent dans une orientation libertarienne-autoritaire (Milei, Musk, Trump, Thiel…) de plus en plus soutenue par une fraction importante du patronat.
Par la consolidation du pôle réactionnaire dans les médias (Bolloré, Le Figaro et Zemmour…) se mettent en place une co-construction des cibles de la peur et de la haine (paniques morales : l’insécurité, l’islam), un journalisme de « dédiabolisation » du RN (Bardella cuisine à l’italienne, Le Pen et ses chats), allié à la diabolisation de la gauche (les accusations d’antisémitisme contre LFI, la peur de Mélenchon doit être plus grande que la peur de Le Pen).
Sur le plan culturel, l’instrumentalisation du style par la droite remonte au début du XX° siècle (Maurras). Contre le moralisme de la gauche, le fascisme a été présenté comme une esthétisation de la politique, avec l’alibi stylistique, ou comment faire oublier qu’on est tricard. On observe de nouvelles tendances réactionnaires (Nabe, Murray, Moix, Beigbeder, Millet, Houellebecq dans sa deuxième partie). Il convient de sortir de cette littérature étriquée en s’ouvrant à d’autres cultures, extra-europénnes.
Il ne faut pas oublier la construction du FN à partir des groupuscules,(Ordre Nouveau, Alain Soral, le GUD), la persistance des liens avec les groupes identitaires violents, néo-nazis, ou catholiques intégristes. L’ union des droites est une bannière des mouvements de jeunesse LR/RN/ Reconquête.
L’EXTREME-DROITE PEUT ETRE VAINCUE
La postface, rédigée par Clémence Guetté, présente des thèses stratégiques pour vaincre l’extrême-droite.
L’extrême-droite menace nos corps, nos vies et notre avenir, il faut comprendre l’extrême-droite, sa connivence avec la Macronie. Quelles sont les contradictions et faiblesses de l’extrême-droite ?
Ses contradictions sont évidentes sur les questions sociales, (il faut démasquer son soutien au néolibéralisme et à ses conséquences sur les services publics) ; la faiblesse militante (en quantité et en qualité), le manque de crédibilité dans la bataille idéologique , l’absence de liens avec le monde intellectuel et universitaire, représentent leurs principaux points faibles.
Pour battre l’extrême-droite, nous devons être intransigeants sur le fond et la forme, ne rien lâcher sur l’anti-racisme et l’intersectionnalité, ne jamais aller sur ses positions. La stratégie d’union de la gauche est indispensable, pas sur des positions relativistes, mais à travers un contre-récit hégémonique, fait d’espoir et de progrès social, écologique et démocratique.
En conclusion de cet ouvrage clair, complet et stimulant, rappelons encore une fois le mot d’ordre de Gramsci (en 1919) :
« Istruitevi, perché avremo bisogno di tutta la vostra intelligenza ; agitatevi, perché avremo bisogno di tutto il vostro entusiasmo ; organizzatevi, perché avremo bisogno di tutta la vostra forza ».
« Instruisez-vous parce que nous aurons besoin de toute votre intelligence ; agitez-vous parce que nous aurons besoin de tout votre enthousiasme ; organisez-vous parce que nous aurons besoin de toute votre force. »