Nouveau peuple, nouvelle gauche

Ouvrage coordonné par Julien Talpin

Les livres de l’Institut La Boétie

Editions Amsterdam, 2025

L’ouvrage s’ouvre par un entretien entre la philosophe Nancy Fraser (autrice notamment de Le capitalisme est un cannibalisme) et Jean-Luc Mélenchon. Cette discussion introductive définit les notions de classe ouvrière et de classes populaires. Le capitalisme actuel n’est pas seulement un système économique, il concerne l’ensemble de l’expérience humaine, dans ses dimensions de classe, de genre et de race. L’intersectionnalité des luttes est donc indispensable, créatrice d’une nouvelle conscience de classe, dans la dimension d’opposition entre le peuple et l’oligarchie, identifiée comme l’ennemi, dans le cadre national ou international.

 

DE NOUVELLES CLASSES POPULAIRES

La première partie du livre s’attache à décrire le nouveau peuple : qui sont les classes populaires au XXI° siècle ?

C’est dans les nouvelles réalités du travail qu’on peut saisir l’importance des changements. Ces mutations, qui nous font passer de la classe ouvrière aux classes populaires, sont multiples : diversification du travail, externalisation et sous-traitance généralisée, précarisation, auto-entrepreneuriat, ubérisation. Toutes les luttes de ces nouveaux travailleurs doivent être prises en compte.

Un des exemples les plus visibles de ces mutations est celui des chauffeurs Uber. Recrutés très majoritairement dans les classes racisées des quartiers populaires, ils ont été massivement trompés par des gains importants qu’on leur a fait miroiter et qui se sont avérés inexistants. Ils constituent désormais une classe de travailleurs paupérisés et surexploités.

Les femmes, quant à elles, constituent désormais une très importante partie des classes populaires. Elles assument en dehors de leur travail salarié, la majorité du travail reproductif, souvent dans des conditions de grande pauvreté. Elles sont aussi capables de mener des luttes victorieuses, comme le montre la grève des travailleuses des hôtels Ibis.

Ces classes populaires habitent des espaces différenciés que la présentation médiatique a tendance à opposer : quartiers populaires et espaces ruraux ou semi-ruraux, les tours et les bourgs. Une division en réalité très artificielle, il y a en effet plus de points communs que de différences dans le vécu quotidien : désertion des services publics, problèmes de transports, conscience d’être dominés.

Un rappel historique nous montre que la construction de l’unité ouvrière en France (notamment par les révolutions de 1830 et 1848) s’est réalisée sous trois conditions : rester ouvert, unitaire et vigilant.

 

LA GAUCHE ET LE PEUPLE, OU EN SOMMES NOUS?

Dans la deuxième partie, des réponses sont apportées à la question : le peuple et la gauche, divorce ou retrouvailles ?

Contrairement aux idées reçues, on n’observe pas de droitisation des classes populaires, il s’agit d’une construction idéologique venue d’en haut, et des graphiques le démontrent clairement. En revanche, il est vrai que les classes populaires se détournent largement de la politique, en ce qu’elles ne se sentent pas représentées par la classe politique, qui n’est pas du tout à leur image. Pour tisser un nouveau lien solide, on peut s’appuyer sur ce « déjà là » de gauche (la solidarité, l’attachement aux services publics, le souci d’égalité et de répartition des richesses, une démocratie plus profonde).

Dans les dernières décennies, c’est la social-démocratie qui a perdu les classes populaires. Dans sa croyance que celles-ci voteraient toujours à gauche malgré les politiques anti-sociales menées par elle, la gauche centriste ou gauche « brahmane » représentée en France par le PS, se trouve dans une impasse. Mais les classes populaires ont toujours des attentes de gauche en matière de salaires, de conditions de travail, de protection sociale et d’écologie, d’égalité entre les sexes, de lutte contre le racisme. C’est par ces valeurs que peut se concrétiser une nouvelle alliance entre classes populaires et classes moyennes.

Les quartiers populaires, après avoir été trahis par le PS, qui les a utilisés comme force électorale sans apporter aucune solution à leurs problèmes, bien au contraire, ont pu renouer une relation solide avec la gauche incarnée par LFI, qui a pris en compte dans son programme et ses actions les questions de racisme et de discriminations. Mais le vote des quartiers populaires est insuffisant, il ne représente que 5 à 6 millions de citoyens. Il y a donc nécessité de construire une alliance avec les classes moyennes progressistes et les autres classes populaires, et là, tout reste à faire pour créer un cadre commun.

Un chapitre revient sur le mouvement des Gilets Jaunes. A son début en 2018, le positionnement des mouvements de gauche a été indécis, plus rapide pour le PC et LFI. Le mouvement a ensuite vu une participation active de nombreux militants insoumis quand il s’est clairement orienté à gauche. Les Gilets Jaunes ont cependant continué à exprimer une grande défiance vis-à-vis des partis politiques, leurs tentative de se créer en force électorale autonome a échoué. Ce mouvement constitue toutefois une expérience féconde pour les revendications égalitaires et écologistes, ainsi que pour une sortie de l’entre-soi militant. Ces expériences sont appelées à en nourrir d’autres en 2025.

En Europe, le socle actuel de la gauche de rupture est constitué par les ouvriers de production, les employés de service, les professionnels socio-culturels, tous d’accord pour un projet de transformation sociale incluant égalité économique, justice sociale et diversité culturelle. Les rares tentatives de programme alliant redistribution et conservatisme culturel (comme le BSW en Allemagne) ont débouché sur des échecs électoraux.

UN NOUVEAU BLOC POPULAIRE POUR L’EMANCIPATION

A partir de toutes ces analyses, la troisième partie s’interroge sur comment construire un bloc populaire.

La piste la plus importante réside dans la mobilisation des abstentionnistes. Ils sont environ 4 millions qu’on situe « aux marges de la gauche », beaucoup plus importants que les « Macronistes de gauche » ou les « fâchés pas fachos », inexistants dans la réalité. Séduire ces populations fantômes ferait perdre beaucoup d’électeurs. Convaincre les abstentionnistes est un travail de longue haleine, car il s’agit d’un bloc particulièrement hétérogène, à la fois socialement et spatialement.

Pour attirer de nouveaux militants vers la gauche de rupture, le modèle militant doit être interrogé, dans sa capacité d’inclure des représentants des nouvelles classes populaires. La forme gazeuse de LFI est un atout de facilité d’approche, mais peut aussi être un obstacle, par son organisation souple, pour pérenniser cette présence, déjà difficile à convaincre.

Les syndicats pourraient retrouver un rôle de politisation qu’ils ont largement abandonné, en ne prenant pas en compte les modifications des classes populaires. Des unions locales, de base, seraient plus à même d’intéresser des publics jeunes, féminins, racisés.

L’écologie peut aussi constituer un vecteur d’action important, en politisant l’injustice écologique que subissent les classes populaires, en liant la question écologique à la rupture avec l’ordre économique et social écocidaire. Cette lutte mobilisera également les franges de la bourgeoisie culturelle précarisée, de moins en moins attaché à l’ordre social carboné, dans une nouvelle alliance de classe.

La postface de Clémence Guetté synthétise tous les travaux universitaires précédents , dans la perspective de la constitution du bloc de rupture susceptible de gagner les élections et de poursuivre le processus après les élections.

« Toute notre stratégie peut se résumer en une phrase : ainsi sont les classes populaires, ainsi doit être la gauche… L’insoumission ne doit jamais cesser de comprendre qui et où est le peuple, car la révolution citoyenne ne se fera qu’avec lui. »

Un livre riche des apports théoriques de nombreux universitaires (en majorité sociologues) qui nous permettent de voir la réalité du peuple avec des outils scientifiques, un livre qui apporte beaucoup d’enseignements pour l’action politique, dans la perspective de la constitution du bloc populaire, composante indispensable pour la victoire du camp de l’émancipation.

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