Quand le monde dort
Francesca Albanese – 2025
Traduit de l’italien par Simonetta Greggio
Editions Mémoire d’Encrier (Montréal)
Francesca Albanese, juriste et chercheuse italienne, est depuis 2022 la rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les territoires palestiniens.
Tous les chapitres de son ouvrage, à travers la rencontre avec une personne, développent un thème relatif à la Palestine, en posant chaque fois une question spécifique.
Qu’est l’enfance en Palestine?
En revivant l’histoire tragique de Hind Rahjab, on lit l’enfance martyre de Gaza, sous les yeux indifférents du monde dit occidental.
Quelles sont les conséquences de l’occupation ?
Abu Hassan, militant politique palestinien, démontre l’accumulation depuis des décennies des vexations, des emprisonnements abusifs, des tortures.
Que signifie vivre à Jérusalem ?
Georges, palestinien chrétien, raconte la conquête par Israël de Jérusalem Est, les expulsions violentes, l’armée omniprésente.
Comment reconnaît-on une personne antisémite ?
Alon Confino (professeur italo-israélien) revient sur la définition erronée de l’antisémitisme de l’IHRA, instrumentalisée par de nombreux pays occidentaux pour criminaliser toute critique d’Israël en la taxant systématiquement d’antisémite (c’est cette définition que la députée Yadan veut faire inscrire dans la loi française)
Comment fait-on pour abattre l’apartheid ?
Ingrid Jaradat Gassber (hollandaise épouse d’un palestinien) décortique la politique d’apartheid d’Israël, elle réaffirme la nécessité du mouvement BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions). Elle s’appuie sur l’exemple du combat contre l’apartheid en Afrique du Sud, racontant notamment l’action démarrée en Irlande par une caissière de supermarché, qui avait refusé de passer en caisse des fruits d’Afrique du Sud ; elle fut soutenue ensuite par une grande partie de la population irlandaise.
Jusqu’où peut atteindre la cruauté d’un génocide ?
Ghassan Abu Sitta (médecin à Gaza) témoigne des attaques épouvantables contre la Santé à Gaza, cette barbarie incroyable de l’armée israélienne.
Comment calculer les conditions qui amènent à la destruction d’un peuple ?
Eyal Weizman (architecte britannico-israélien et fondateur de Forensic Architecture) se base tout d’abord sur la définition du génocide inscrite dans la convention de l’ONU, et en déduit qu’il n’y a aucun doute sur le fait qu’un génocide soit commis. Il détaille le travail de Forensic Architecture, qui tente par ses reconstitutions de documenter les preuves de ce génocide.
Où est la maison d’une personne réfugiée ?
Malak Mattar (artiste palestinienne) démontre son talent très jeune, ses parents la soutiennent et elle part de Gaza pour étudier en Turquie et en Angleterre. Son œuvre la plus connue, de 2024, « No words » en noir et blanc, est surnommée le Guernica palestinien.
Pourquoi est-il aussi important de préserver la mémoire d’un peuple ?
En allant rencontrer au Canada Gabor Maté (universitaire juif américain, survivant de l’holocauste), Francesca Albanese réfléchit sur la destruction de l’identité culturelle d’un peuple. Celle-ci fait partie de l’entreprise génocidaire de la colonisation, qu’elle soit ancienne comme au Canada (avec le retrait des enfants des premières nations de leurs parents, l’interdiction de parler leur langue) jusqu’à aujourd’hui en Palestine (la négation du peuple palestinien par Israël, de sa culture, de ses traditions). En illustration, la très belle poésie de Reffat Alareer, poète palestinien tué en décembre 2023.
La conclusion rapporte les propos de Wasim Dahmash, professeur italo-palestinien. Aux inquiétudes de l’autrice sur la volonté de vengeance qui pouvait légitimement habiter les Palestiniens, il répond :
« Non. Il n’y aura aucune violence. Si tout cela s’arrête, quand ça s’arrêtera, s’il n’y a plus de violence, il n’y aura pas d’autre violence. Parce que nous Palestiniens, nous ne sommes pas assoiffés de vengeance, mais de justice. Depuis 1948 jusqu’à aujourd’hui, nous avons cherché de revenir à la situation d’avant, de retourner en Palestine et de vivre en paix. Il est clair qu’il y a eu des réactions à l’oppression, des actions de résistance, quand le vase était plein. Mais la majorité des Palestiniens n’a jamais pris part à des actions violentes contre les israéliens. Pour la plupart d’entre nous, être religieux ne signifie pas être bigots, cela signifie à l’inverse avoir Dieu en nous, c’est-à-dire l’amour pour la vie, ».
Encore une fois, l’exemple de l’Afrique du Sud montre que le pire des conflits peut être surmonté.
Francesca Albanese livre un ouvrage courageux, engagé, personnel, clair et original. Bien entendu, on ne trouve aucune trace d’antisémitisme dans ce texte, et de nombreuses voix de personnalités juives critiques de la politique israélienne ont apporté leur contribution au livre.
Les attaques récentes contre Mme Albanese sont terribles ; avec honte, nous voyons le ministre Barrot reprendre des mensonges et s’aligner sur les positions de Trump et Netanyahou (voir le communiqué du groupe parlementaire LFI). Francesca Albanese n’est bien entendue pas défendue par le gouvernement italien, la premier ministre Meloni ayant même initié une pétition pour demander des sanctions contre elle, sur la foi de ces mêmes manipulations médiatiques.
Comme l’écrit le politiste franco-libanais Ziad Majed (lire ici sa tribune) :
« D’où la nécessité d’affirmer aujourd’hui, sans la moindre hésitation, que soutenir Albanese face à la campagne dont elle est la cible est un devoir qui dépasse toute relation avec elle, ou avec sa personne, et même l’estime pour sa probité et son courage en ce qui concerne la Palestine. C’est un soutien à ce qui subsiste encore de droits et de principes, refusant de plier devant la logique de la brutalité, du chantage, de la falsification et du crime organisé, à l’heure même où le monde est conduit par un homme du type de Donald Trump et par d’autres anciens amis d’Epstein. »
Les génocides sont cachés par les génocideurs, ils essaient de les effacer de l’histoire. Les nazis voulaient cacher la Shoah, les gouvernements turcs successifs ont tenté par tous les moyens d’effacer le génocide des Arméniens, comme le montre le sociologue Razmig Keucheyan dans le numéro de février du Monde Diplomatique .
Notre devoir en tant que mouvement politique humaniste est d’aider à éviter cet oubli. Nous devons soutenir sans relâche toutes les initiatives politiques, syndicales, citoyennes, qui continueront jour après jour à mettre la pression sur notre gouvernement afin que le droit et la justice internationales soient respectés.
C’est notre devoir, ce sera notre fierté.