LA FINANCE AUX EXTREMES
Marlène Banquet
Editions La Découverte, 2026
APPARITION ET TRIOMPHE DE LA SECONDE FINANCE
Depuis le tournant des années 2000, les gestionnaires d’actifs (fonds de gestion, hedge funds, fonds à impact) ont pris une place centrale dans les circuits financiers. Ils ne collectent pas l’épargne mais gèrent des capitaux qu’ils ne possèdent pas : ils investissent l’argent de banques, d’assurances, de fonds de pension, etc… En France comme ailleurs, ils sont devenus un rouage central de l’accumulation du capital.
Cette nouvelle phase de financiarisation, appelée seconde finance, se caractérise par la transformation d’actifs jusque là non financiers en objets échangeables et spéculatifs, en dehors des marchés : entreprises, immobilier, infrastructures (par exemple cliniques), etc.. La propriété du capital n’est plus conditionnée à la possession du capital, l’enrichissement se fait par la gestion d’actifs pour autrui.
Les fonds de gestion utilisent des mécanismes comme le leverage buy-out (LBO) (endettement pour l’achat) pour maximiser les rendements. Par la création de holdings, ils bénéficient de déductions fiscales qui permettent de maximiser les profits. Les gestionnaires d’actifs sont rémunérés par les plus values de cession (carried interest), et des frais de gestion (2%) versés par les investisseurs institutionnels. Ces rémunérations sécurisées et forfaitaires se rapprochent d’une rente.
Ils évaluent la valeur des actifs (entreprises, immobilier,etc…) sur 10 ans environ (4 ans avant l’achat et 6 ans après jusqu’à la revente) en calculant un TRI (Taux de retour sur investissement) maximum.
Ces nouvelles pratiques financières sont nées aux Etats-Unis et se sont développées dans les années 1980. En France, la réorientation néolibérale de la politique financière française commence à partir du « tournant de la rigueur en 1983 » : comme le dit le directeur d’un grand fonds parisien : « Alors c’est enregistré, mais je vais le dire quand même : les meilleures décisions pour notre métier ont toujours été prises par des gouvernements de gauche. » (p.130).
Un intense lobbying installe la seconde finance au cœur des politiques de l’Etat :
« Les pratiques accumulatives et les références d’évaluation financière des acteurs de la seconde finance sont donc au fondement d’un renouvellement des relations de la finance et des Etats et de la fabrication de nouveaux modes de gouvernement de la finance organisée autour du dérisquage des investissements, de la sécurisation des profits et de la coproduction des normes. A cette échelle mésocociale où se créent les arrangements institutionnels qui soutiennent ou affaiblissent des secteurs économiques en concurrence les uns avec les autres pour accumuler, émerge une nouvelle approche de ce que la finance et l’Etat pourraient attendre l’un de l’autre : des politiques de la gestion d’actifs (asset-management politics). Avec l’investissement pour autrui, le capital financier a donc posé les bases d’un nouveau partenariat avec l’Etat dans le but de monétiser les crises climatiques, sanitaires, immobilières ou politiques. Les politiques de la seconde finance ne marquent pas un retour au keynésianisme, mais bien plutôt la mise en place d’un ordre politique où les Etats sont pensés comme des filets de sécurité du capitalisme financier (p.166) ».
EVOLUTION ECONOMIQUE ET ORIENTATION POLITIQUE POUR 2027
A la suite de la crise de 2008, et des positionnements critiques d’une grande partie de la classe politique vis-à-vis des « excès » de la seconde finance, cette belle mécanique se grippe.
La diminution tendancielle des taux de profit crispe les acteurs des deux finances. Politiquement, les victoires électorales de Trump I puis II, des conservateurs anglais successifs, de Bolsonaro, Milei, etc… font rapprocher la seconde finance de la droite extrême, qui peut leur garantir de nouveaux champs d’investissement. En France, on assiste donc à l’adhésion de moins en moins cachée de cette seconde finance à une idéologie libertarianiste autoritaire, amenée à dépasser le néolibéralisme qui n’est plus à même d’assurer des taux de profit suffisants. Donc, la lune de miel entre agents de cette finance (Bolloré, Stérin,et leurs canaux d’information) et le RN de Bardella ou Reconquête de Zemmour constitue peu à peu ce troisième bloc libertarien impérial, organisé pour prendre le pouvoir en 2027.
« L’enjeu ne consiste pas, dans une logique néolibérale, à privatiser des services publics pour les transformer en entreprises, mais à s’approprier de larges pans de la souveraineté, des biens et des politiques publiques . Ce mode d’accumulation passe par le contournement de la concurrence qui était au cœur de l’accumulation néolibérale et par la mise en place d’un ordre politique où les Etats sont pensés comme des filets de sécurité du capitalisme financier et des machines à attribuer et garantir des parts minimales d’enrichissement privé et d’accumulation. » (p. 242).
Ce travail remarquable, fondé sur une enquête sociologique, ethnocomptable et historique puissante, qui éclaircit un système complexe avec beaucoup de soin et de détail, nourrit la réflexion politique sur la division en trois blocs de l’offre politique pour 2027. Et oui, notre ennemi, c’est la finance, et ce coup-là, pour de bon…